Episode 3 – Dossier spécial
Industrie Nucléaire Japonaise : Panorama
Dans le Dossier spécial du numéro précédent, nous avons présenté un bilan de la situation à Fukushima Daiichi 10 ans après la catastrophe de 2011 et ses principaux impacts.
Cet accident a profondément transformé l’industrie nucléaire japonaise et le pays fait face à des défis majeurs dans la mise en place de sa feuille de route énergétique. Pour bien comprendre les enjeux à venir, il faut d’abord connaitre la taille de cette industrie. Nous vous donnons dans ce numéro un panorama synthétique du nucléaire japonais.
Historique
Après la seconde guerre mondiale, le Japon est dévasté. Sous administration américaine, le pays prend un tournant pacifiste en renonçant définitivement à la guerre dans sa constitution et enclenche une reconstruction rapide du pays. Après moins de 10 ans de difficultés d’après-guerre, le pays entre dans une période de forte croissance, connue sous le nom du « miracle économique japonais », qui durera plus de 30 ans.
L’industrie nucléaire japonaise est née pendant ce boom économique, suite au positionnement par le gouvernement japonais de l’énergie nucléaire au rang de priorité stratégique nationale. Le premier réacteur, Tokai-1, est importé du Royaume Uni (type Magnox) et démarre en 1966. Quelques réacteurs prototypes seront construits dont Fugen (modérateur eau lourde, 1978) puis Monju (rapide sodium, 1994) mais la flotte japonaise est construite avec les deux conceptions de réacteurs américaines, soit le Réacteur à Eau Pressurisée (REP) de Westinghouse et le Réacteur à Eau Bouillante (REB) de General Electric.
Une des plus grandes industries nucléaires au monde
Avant la catastrophe de 2011, l’industrie nucléaire japonaise avait une activité globalement comparable à celle de l’industrie nucléaire française. La flotte de réacteurs nucléaires de puissance compte une soixantaine de tranches sur une vingtaine de centrales qui sont réparties sur l’essentiel des zones côtières du Japon.
La technologie REB (celle de Fukushima Daiichi) est la plus représentée, avec 32 réacteurs construits par Toshiba et/ou Hitachi. Les 24 REP de la flotte ont été construits par Mitsubishi Heavy Industries (MHI). Ces trois grandes sociétés japonaises, appelées « Makers » (ou vendeurs), constituent le principal pilier de l’industrie.
Contrairement à la France, où EDF est le seul exploitant de réacteur de puissance, le Japon a une dizaine d’exploitants appelés les « EPCOs » (Electric Power Companies). Tokyo EPCO (TEPCO) était de loin le plus grand exploitant nucléaire japonais avant les conséquences de la catastrophe de 2011. Son rival est Kansai EPCO (KEPCO), basé à Osaka. Ces sociétés n’exploitent pas que des centrales nucléaires, à l’exception de JAPC (Japan Atomic Power Company) qui est une joint-venture spécifiquement crée par les exploitants japonais.
Une particularité est que ces EPCOs sont des exploitants purs, dans le sens où ces sociétés ne réalisent pas d’études ou travaux en propre, sauf à travers leurs filiales. L’essentiel des tâches de construction, maintenance ou démantèlement sont déléguées au « vendeur » initialement retenu par l’exploitant. L’industrie nucléaire japonaise est considérée comme très traditionnelle et cette structure est liée à des raisons culturelles et historiques. Une conséquence est que le marché est segmenté en réseaux industriels, qui ne collaborent pas ou peu entres eux. Un exemple frappant est que le réseau électrique japonais a deux fréquences : 50 Hz à l’est et 60 Hz à l’ouest. L’origine de cette séparation est dans des achats de matériels électriques différents à la fin du 19ème siècle ; Les parties prenantes n’ont jamais réussi à s’entendre pour harmoniser les fréquences. Cela n’impacte pas le quotidien des japonais, mais a pour conséquence que les transferts de puissance sont très limités entre les réseaux : Pour un pays soumis à des catastrophes naturelles intenses et disposant d’une faible sécurité énergétique, c’est un problème !

Pour compléter ce panorama avec les acteurs principaux, le Japon a également d’importantes installations du cycle du combustible et de recherche.
JAEA (Japan Atomic Energy Agency) est en quelque sorte l’équivalent du CEA en France. JAEA est une société publique et c’est la principale entité chargée de la R&D nucléaire japonaise, avec une quinzaine d’instituts et centres répartis dans tout le Japon et également un rôle de propriétaire exploitant d’installations du cycle du combustible et de recherche.
Pour donner une idée de la taille des sites JAEA, sa feuille de route aval du cycle 2018 avait identifié 79 installations nucléaires à démanteler dans les 70 années à venir, incluant : Réacteurs expérimentaux, laboratoires chauds et notamment l’usine de retraitement du combustible de Tokai, dont le plan de démantèlement complet a été approuvé en 2018 (décision sur la base du coût trop important de la mise en place des améliorations de sûreté post-Fukushima).

Un deuxième acteur important est JNFL (Japan Nuclear Fuel Limited). Ces activités incluent l’aval du cycle (dont enrichissement), le retraitement du combustible et la fabrication de MOX, mais aussi l’entreposage temporaire du combustible usé et des déchets ultimes, le stockage des déchets de faible activité et des activités associées comme le transport nucléaire.
Pour tenter une comparaison avec la France, JNFL est donc un Orano/Andra dont les actionnaires sont les exploitants et industriels de l’énergie nucléaire japonaise. Le rôle de JNFL pourrait croitre dans le futur dans le domaine de la gestion de déchets, à l’exception du stockage géologique profond : Cette mission est confiée à une autre organisation, NUMO (Nuclear Waste Management Organization). A noter que le sujet de la gestion des déchets radioactifs au Japon est un dossier épineux, qui pourrait le sujet d’un prochain numéro de ce journal.
Le principal site de JNFL, « La Hague japonaise », est l’usine de Rokkasho située au nord de l’île principale (Honshu). Cette usine doit permettre la fabrication de J-MOX, le combustible mixte japonais, ainsi que le retraitement du combustible usé et la vitrification des déchets. En décembre 2020, JNFL a annoncé un nouveau retard du démarrage des installations, repoussé actuellement à vers la fin de l’année 2024.

Les enjeux de l’année 2021
L’industrie nucléaire japonaise a un poids historique très important, mais son redémarrage est très complexe notamment dans un contexte de forte dégradation de l’opinion publique.
L’enjeu principal à court terme est le plan énergétique du Japon pour 2030. Le Gouvernement Japonais a l’obligation légale de mettre à jour ce plan à la fin de cette année 2021.
Le prochain numéro de ce journal sera donc l’occasion de présenter la place de l’énergie nucléaire retenue dans ce plan et les priorités données à l’industrie.

